« Jeudi 6 décembre 1492 : Quand le jour parut, il  ( C. Colomb ) se trouva à quatre lieues du port. Il le nomma port Maria ( port Saint-Nicolas/Navarrete ), et cap de l'Etoile un cap important au sud quart sud-est. Il lui sembla que c'était là l'extrémité sud de cette île, et il en était à environ vingt-huit milles. Une autre terre lui apparut à l'est, à environ quarante milles, telle une île de médiocre grandeur. Il apercevait encore à l'est quart sud-est, et distant de bien cinquante-quatre milles, un autre cap très beau et bien fait auquel il donna le nom de cap de l'Eléphant ( Pointe Palmista/Navarrete ). A vingt-huit milles environ, également à l'est sud-est, il avait un autre cap qu'il appela cap Cinquin. Au sud-est, inclinant au quart est, il voyait une gande faille, ouverture ou havre sur la mer qui lui semblait un fleuve et n'était pas à plus de vingt milles de lui ( Puerto Escudo ). Il lui sembla aussi qu'entre le cap de l'Eléphant et celui du Cinquin il y avait une très grande passe, et quelques marins disaient qu'il y avait là un îlot séparé de l'île. A cet îlot, il donna le nom d'île de la Tortue ( La Tortuga ).

   « La grande île apparaissait (1) comme une très haute terre, non hérissée de montagnes, mais plane comme les belles campagnes et sinon entièrement cultivée, au moins en grande partie. Les terres ensemencées   ressemblaient  aux  champs  de  blé  en  mai, dans  les campagnes  de  Cordoue.

   « Ils virent beaucoup de feux cette nuit-là et, au jour, de nombreuses fumées comme de postes de vigie en garde contre quelques gens avec qui ils auraient eu la guerre.

   « Toute la côte de cette terre va à l'est.

 
   « A l'heure des vêpres, il entra dans ledit port et le nomma port de Saint-Nicolas ( Navarrete ) en l'honneur de ce saint dont c'était la fête. En pénétrant dans ce port, il s'émerveilla de sa beauté et de son excellence. Et quoiqu'il ait beaucoup loué les ports de Cuba, il dit que sans nul doute celui-ci ne leur cède en rien, que bien plutôt il les surpasse et qu'aucun ne lui est comparable. Son embouchure et entrée a une lieue et demie de large et on y pénètre cap au sud-sud-est, bien que sa grande largeur permette de tourner la proue où on le veut. Il s'étend ainsi sur deux lieues au sud-sud-est : son extrémité sud forme comme un promontoire et, de là, il se développe également jusqu'au cap où l'on trouve une très belle plage et une étendue d'arbres de mille essences, tous chargés de fruits que l'Amiral ( C. Colomb ) croyait être des épices et des noix muscades, mais qui n'étaient pas mûrs et qu'on ne reconnaissait pas, Un fleuve arrosait le milieu de la plage. La profondeur de ce port est merveilleuse : jusqu'à une distance d'une (lacune dans le texte original) de la terre, la sonde plombée de quarante brasses n'atteignit pas le fond ; à partir de cette distance, le fond est de quinze brasses et très net. Tout ce port est ainsi, de cap en cap, profond de quinze brasses à cinq pieds de distance de la terre et net d'écueils. Telle est aussi toute la côte, très accessible et nette, sans un seul bas-fond, avec, au long de sa rive, à la longueur d'une rame de barque de la terre, un fond de cinq brasses. Au-delà de la longueur du port proprement dit, qui s'étend en direction sud-sud-est et dans lequel pourraient louvoyer mille caraques, un bras de port s'ouvre d'une bonne demi-lieue à l'intérieur des terres, orienté au nord-est, d'une largeur de vingt-cinq pas toujours égale, comme si on l'avait tracé au cordeau, et situé de telle sorte qu'étant en ce bras on ne peut voir l'embouchure de la grande entrée et que le port semble fermé. La profondeur de ce bras est, de bout en bout, de onze brasses, le fond est de bonne base et de sable net, il a encore huit brasses à la rive où les navires peuvent toucher l'herbe du bordage. Tout ce port est très gracieux et riant, bien qu'on n'y voie pas d'arbres.

   « L'île sembla à l'Amiral tout entière plus rocheuse qu'aucune autre qu'il ait trouvée jusque-là, ses arbres plus petits et nombre d'entre eux de mêmes essences que ceux d'Espagne, tels les yeuses, les arbousiers et d'autres. Il en allait de même des herbes. C'est une terre très élevée, tout en plaines et en plateaux, et d'air excellent. Ils n'avaient pas encore eu de temps aussi froid qu'en cette île, bien qu'il soit trop de le dire froid si ce n'est pas rapport aux autres terres. En face de ce port s'ouvrait une belle vallée avec, au milieu d'elle, le fleuve susdit.

   « Il doit y avoir en cette région de grands villages, dit-il, à en juger par les barques aussi grandes que des fustes de quinze bancs sur lesquelles ils naviguent en nombre.

   « A mesure qu'ils voyaient les navires, tous les Indiens fuyaient éperdument. Ceux que l'Amiral emmenait des petites îles avaient si grand désir de retourner à leur terre que, dit-il, il pensait devoir les ramener chez eux quand il partirait de là, parce que déjà, comme il ne prenait pas ce chemin, ils le tenaient pour suspect. Pour cela, il dit qu'il ne croyait pas ce qu'ils lui disaient. D'ailleurs, il ne les comprenait pas plus qu'ils ne le comprenaient lui-même, et ils avaient le plus grand effroi du monde des gens de cette île-ci. Aussi, pour arriver à prendre langue avec les habitants de cette île, il lui aurait fallu s'arrêter quelques jours dans ce port. Mais il ne le faisait pas, pour voir plus de terres et par doute que dure le beau temps. Il espérait de Notre Seigneur que les Indiens qu'il emmenait apprendraient sa langue et lui la leur, et plus tard il reviendrait et parlerait avec ces gens. »

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(1) Carte dessinée par Colomb  
 

SOURCE : Christophe COLOMB, La découverte de l'Amérique, I, Journal de bord, 1492-1493, Traduit par Soledad Estorach et Michel Lequenne, Editions François Maspéro, collection La découverte, Paris 1981, pp. 131-134.